Les transitions numériques dans l’espace monétaire et financier

Yamina Tadjeddine

 BETA, Université de Lorraine

Les dernières décennies ont été marquées par une floraison d’innovations numériques [1] qui transforment radicalement tous les pans de notre société. Cette révolution numérique, comme la révolution industrielle en son temps, définit une nouvelle économie [2] et provoque une refonte des interactions sociales et politiques, de la vie des citoyens et citoyennes, et des individus. Société connectée, homo numéricus, industrie 4.0, Big Data sont autant de termes qui fleurissent pour rendre compte de ces transformations multiéchelles et multiformes. À l’échelle micro, l’individu se distingue par une clé numérique privée qui fonde désormais son identité; il est connecté via des dispositifs techniques à des communautés virtuelles où il laisse des traces, mine d’informations pour le capitalisme numérique. À l’échelle micro, toutes les organisations (entreprises industrielles ou de services, administrations publiques ou organisations à but non lucratif) sont également inondées de codes numériques et robots, qui remodèlent leur système de production permettant l’avènement d’un capitalisme de plateforme, leur organisation du travail avec le développement du télétravail et de la «cobotique» et les modes de financement avec l’apparition des cryptoactifs. Enfin, à l’échelle macro, les institutions de nos sociétés sont également bouleversées : la justice avec l’avènement de la justice prédictive recourant à l’intelligence artificielle, la défense nationale avec l’usage de drones guidés par des algorithmes, la monnaie, les élections avec la généralisation du vote en ligne ou encore l’éducation avec le déploiement de l’e-éducation.

 

Ces transformations concernent tout autant les sciences informatiques et mathématiques que les sciences humaines et sociales, dont les sciences économiques. Comprendre les transitions numériques et leurs effets sur le système économique, sur le social, sur la santé, sur le droit impose d’abandonner une vision mono-disciplinaire et d’engager un travail interdisciplinaire. Ce désir de ponts entre les disciplines est tout autant voulu par les chercheurs et chercheuses de sciences non mathématiques et informatiques qui souhaitent ouvrir la boîte noire du code et de l’ordinateur, que des chercheurs et chercheuses issus de math/info pour comprendre les multiples implications des usages du numérique. Germent ainsi des espaces interdisciplinaires de recherches sur le numérique [3]. Nous reviendrons ici sur les transformations impliquant l’apparition des cryptoactifs [4]. 

 

Dès les années 1980 et 1990, des prototypes de monnaies numériques associés à des protocoles cryptographiques ont été développés. Le véritable acte de naissance des cryptoactifs date de 2009 avec l’apparition du Bitcoin qui se présente comme un instrument monétaire émis de pair-à-pair, non régulé par une autorité hiérarchique telle que l’État ou le système bancaire, utilisable au moyen d’un réseau informatique décentralisé et qui s’appuie sur une sécurisation par la cryptographie (la chaîne de blocs, blockchain). Il prend sa source dans une mouvance libertaire/anarchiste, les cyberpunks [5]. Même si le projet des cryptoactifs prend germe dans la communauté des informaticiens, il porte dès l’origine une dimension éthique et politique visant à fonder un réseau d’individus connectés partageant la foi en la technologie et fondant le droit sur les codes [6].

 

La chaîne de blocs est une innovation informatique radicale. Plusieurs protocoles existent désormais, dont Ethereum, NEO ou Waves, qui sont mobilisés pour créer des applications variées [7]. Avec cette technologie, les différents utilisateurs partagent une base de données publique, distribuée, infalsifiable et vérifiable. Les transactions s’effectuent sans la nécessité d’une autorité centrale, la confiance étant assise sur le code et l’algorithme, qui sécurisent le contrat privé, assurent la gouvernance du système et peuvent même résoudre d’éventuels conflits. Certains protocoles abandonnent la philosophie originelle de non-supervision de la chaîne, réintroduisant ainsi la possibilité d’un tiers hiérarchique.

 

Le terme de cryptoactifs renvoie à ces contrats privés reposant sur une chaîne de blocs (supervisée ou non) proposant des services monétaires (paiement, transfert international, crédit) ou financiers (placement de l’épargne, couverture des risques et financement de l’investissement). Dans le premier ensemble, on trouve notamment les emblématiques Bitcoin et Ether, qui proposent un service de paiement et revendiquent le statut de monnaie privée. Le second ensemble englobe des contrats privés variés aux statuts différents :

 

  • Les jetons fongibles (Token) qui définissent les contreparties liant l’entreprise financée aux apporteurs de fonds. Certaines clauses sont proches de celles des titres de propriété (distribution d’une partie des bénéfices, participation aux décisions de la société, priorité d’achat lors de futures émissions), d’autres s’apparentent à des faveurs commerciales (remise sur les services fournis par la société) ;
  • Les jetons non fongibles (Non Fongible Tokens) qui sont des contrats à usage unique ;
  • Les contrats intelligents (Smart Contracts) qui sont utilisés pour automatiser une transaction financière.

 

Ces innovations révolutionnent les pratiques monétaires et financières en répondant à des besoins nouveaux ou jusque là mal satisfaits. Elles font apparaître de nouveaux acteurs aux nouvelles fonctions (plateforme participative de dons ou de prêts, courtiers en cryptoactifs). Enfin, elles contestent les institutions qui, jusque-là, façonnaient le système économique : la monnaie et la réglementation publique encadrant les organismes bancaires et financiers.

 

Les cryptoactifs ambitionnent de répondre à de nouveaux besoins monétaires : l’aspiration à des monnaies libérées des États et des banques, la recherche d’anonymat et de secret, un moyen de financement non bancaire pour les entreprises numériques, une facilité pour les transferts internationaux et une alternative crédible au dollar comme monnaie internationale. Ils répondent aussi aux nouveaux besoins issus du capitalisme numérique global : la création de communautés libérées du territoire et de la réglementation nationale, la valorisation des biens et services numériques, la globalisation de la production et de la consommation ou encore une co-production de services par le réseau. Les promoteurs des cryptoactifs conçoivent ces innovations comme radicalement disruptives, en ce qu’elles devraient conduire à la destruction des anciennes formes institutionnelles (monnaie, banques et État) au profit d’un réseau non supervisé d’homo numéricus. Cette vision politique semble toutefois utopique.

 

D’une part, la monnaie légale associée à la souveraineté domine très largement encore les échanges monétaires. Les Banques Centrales s’adaptent aux nouveaux besoins à travers la création de Monnaie Numérique de Banque Centrale (MNBC) mobilisant la chaîne de bloc. Ainsi, la contestation monétaire initiée par les cryptoactifs n’a pas produit le résultat escompté de disparition de l’institution monétaire dans les pays développés. Pour les pays confrontés à des contestations politiques et sociales fortes où la défiance envers la monnaie légale règne, les cryptoactifs constituent des palliatifs monétaires a priori crédibles à la monnaie légale. Le cas du Salvador est ici exemplaire : le 7 septembre 2021, le Bitcoin est adopté comme seconde monnaie légale du pays avec le dollar. Toutefois, fin 2022, l’instabilité de la valeur du Bitcoin [8] a rappelé à de nombreux Salvadoriens que la première qualité d’une monnaie était la conservation de valeur et que le Bitcoin est un contrat privé dont les transactions sont principalement motivées par la plus-value spéculative escomptée. D’autre part, toute innovation financière est une promesse de plus-values spéculatives rapides qui attirent un public peu averti et crédule, proie facile pour des escroqueries en tout genre, dont les fameuses chaînes de Ponzi. Les nombreux scandales récents, dont la faillite de la plateforme de cryptoactifs FTX en novembre 2022, ont rappelé l’utilité de la réglementation publique pour encadrer les activités bancaires et financières.

 

Notes de bas de page :

1. On distingue habituellement trois phases d’innovations : le Web 1.0 1990-2003 avec l’apparition d’Internet et des premières GAFAM ; le Web 2.0 2004-2008 avec la montée en puissance des réseaux sociaux, des plateformes et des smartphones ; et enfin le Web 3.0 avec le développement de la chaîne de bloc et la généralisation de l’Intelligence Artificielle.

3. La Chaire ITEN-UNESCO ; le réseau 3 IA (Interdisciplinary Institute for Artificial Intelligence) soutenu par le CNRS ; la Chaire Economie.Finances.Numériques.

8. Au plus haut en novembre 2021, le cours du Bitcoin s’établissait à 60 000 € ; contre 21 000 € en févier 2023.

Références :

2. Colin N., Landier A., Mohnen P., Perrot A. 2015, Économie numérique, Notes du conseil d’analyse économique, 26 : 1-12.

4. Didier R., Tadjeddine Y. 2023, Les cryptoactifs, innovations sociales et institutions, Management International, à paraître.

5. Lakomski-Laguerre O., Desmedt L. 2015, L’alternative monétaire Bitcoin : une perspective institutionnaliste, Revue de La Régulation, 18(18).

6. Lessig L. 2009, Code: And other laws of cyberspace, ReadHowYouWant.com.

7. Dumas J.-G., Lafourcade P., Tichit A., Varrette S. 2018, Les blockchains en 50 questions, Dunod.